Paris, un 17 janvier 2026. Sur notre table habituelle du McBrides, deux pintes : l’une d’IPA, l’autre de cidre Magners. Nolwenn lance les dés une dernière fois : 300 points, pile assez pour gagner la partie. La lumière est tamisée, les murs jaunis et éclairés par quelques vieilles enseignes publicitaires et le parquet est gondolé et collant, recouvert de déversements houblonnés. Là, un hourra s’élève. La foule qui s’amasse entre les vieux tonneaux et la décoration poussiéreuse voudrait-elle féliciter cette victoire écrasante ? Non, Antoine Dupont vient simplement de mettre un énième essai, à peine à la vingtième minute du match. Moi, qui ai toujours préféré Bordeaux à Toulouse, je ris jaune. On vient de commander de quoi éponger tout ça : un burger et un fish and chips, le plat traditionnel de la maison, qui nous rappelle nos pas-si-lointaines-pourtant-déjà-trop-lointaines vacances en Irlande. Ce pub est un peu le nôtre : il nous rassure, c’est là qu’on se retrouve. Bref, une soirée habituelle, avec un jeu habituel, sur notre table habituelle, dans un lieu habituel, avec un Stade Toulousain habituel. La soirée semblait pliée, habituelle. Et pourtant, c’est là que tout allait se décider.

La seule image existante de cette soirée. On distingue le carnet, sous ma serviette.

Vélo, boulot, dodo

Ce soir là, les langues se sont déliées. Après 10 années de grisailles parisiennes, à arpenter chaque rue, musée, boutique, quartier, à être rentrés dans une routine trop bien ficelée vélo-tramway-boulot-dodo, on s’est dit qu’on avait non seulement envie, mais surtout besoin d’autre chose.

Pour tous deux, cela faisait cinq ans que l’on était sur nos postes respectits, qui nous ont apportés de grandes satisfactions, mais aussi de grandes frustrations. La sensation d’être des pions dans des grandes machines, impuissants et inaudibles.

Il n’était plus question, pour moi, de continuer ce travail dans lequel j’avais l’impression de me trahir et dans lequel je ne percevais plus le sens. Nolwenn, elle, adorait son métier et rêvait de continuer plus librement, ailleurs, en s’affranchissant d’une institution trop écrasante.

Notre appartement était super sur le papier, mais plein de petits défauts qui nous finissaient par nous rendre la vie dure. Le quartier, j’y ai longtemps été attaché : j’y ai passé un tiers de ma vie. Mais de mois en mois, il se paupérisait et se dégradait. Ça ne le rendait pas moins beau ; mais ça nous attristait.

Les week-ends et les vacances finissaient alors par se ressembler. Il y avait au fin fond de nous une flamme d’une violence inouïe qui cherchait par tous les moyens à nous faire fuir : le travail, l’appartement, le quartier. Et quand, parce que la routine ne le permet pas toujours, il nous était impossible de fuir, c’est le mal être qui régnait.

Le constat était posé : cette situation qui ne nous convenait plus, elle n’était pas nouvelle. Tout au contraire, elle s’était durablement installée et rendait chaque retour dans nos habitudes plus dur. Il ne s’agissait maintenant plus de fuir, mais d’opérer un réel changement.

On s’est alors permis de rêver aux solutions qui s’offraient à nous. Et quand on a égrainés toutes les solutions conventionnelles, de la démission à la mutation en passant par le déménagement à Bordeaux (allez l’UBB !), la conclusion a été unanime et sans appel : est-ce réellement la vie qu’on veut mener ?

Nolwenn venait d’avoir 29 ans quelques jours plus tôt, et moi 28. Sans aucune attache, obligation ni contrainte, il nous a semblé impossible, inconcevable, d’attendre une hypothétique retraite après avoir accompli toutes les tâches que la société nous impose pour s’autoriser enfin et peut être à rêver et voyager. Tous deux, nous avons identifié un besoin de liberté, de mouvement, de découvrir les beautés du monde et les gens qui le peuple, un besoin de se confronter à autre chose, plus durablement, un besoin de s’affranchir de tout ce qui nous retient dans des habitudes que nous ne voulions plus.

Quand nous nous sommes demandés, au plus profond de nous, ce que nous voudrions réellement faire, la réponse nous est apparue comme une évidence. Il y avait un rêve, souvent évoqué, longtemps refoulé. Cette même table nous avait déjà entendu en parler. Allait-on à nouveau encore l’évoquer sans le réaliser ?

Paris, on te quitte

Décision prise, on s’en va. On va tout claquer et faire ce qui nous fait sentir vivant. On va voyager, vivre la grande aventure. Le fish and chips est sur la table, les dés sont rangés. On ne laisse plus rien au hasard. Le petit carnet qui servait à compter nos points devient maintenant un tableau de compte : combien d’économies faut-il ? On recommande deux pintes. Une liste de pays se dessinent: il faut faire des choix. De là s’en suivent des argumentations, des peurs surgissent mêlées d’excitation. Mais tout devient possible. Le rêve esquissé depuis dix ans, souvent fantasmé depuis, devient tout d’un coup possible et réel. On va le faire.

La dernière fois que nous sommes partis aussi loin et aussi longtemps, c’était chacun de son côté et dans le cadre d’études. Vous vous en souvenez. Rapidement, nous nous sommes accordés, au souvenir de cette expérience, qu’elle était belle. Parfois difficile, là aussi on s’en souvient. Le voyage avait été beau, mais peut être un peu trop tôt pour en mesurer la réelle richesse. Mais le simple souvenir de ce passage de vie remémore des souvenirs, des sensations, des odeurs, une appréhension, une excitation, un feu en nous que jamais plus nous n’avions retrouvé.

On pose les pintes sur la table, on tourne la page du carnet. J’ouvre une double page vierge et, tremblant, j’écris le pacte qui va nous lier. En septembre, on partira d’ici pour vire la grande aventure, celle d’une vie. C’est décidé : Paris, on te quitte.

« Je fais l’itinéraire, tu fais l’administratif »

Le lendemain matin, encore embrumé par une soirée un peu arrosée, j’ai à peine bu mon café que Nolwenn me dit qu’elle a déjà rempli sa demande de renouvellement de passeport. Je manque de m’étrangler. Ma rationalité prend un coup : allons vérifier ce carnet griffonné pour être sûr que les effluves de la veille ne nous ont pas fait miroiter un gâteau plus gros que possible. Non, tout va bien. Je suis pris de vertige : dans l’appartement, j’ai l’impression d’étouffer par 10 000 questions. Comment va-t-on déménager ? Que va-t-on faire des meubles ? Descendre la machine à laver sur cinq étages ?! Mais attends, on a vraiment dit qu’on partait en sac à dos ? Non mais j’ai besoin d’un lit pour dormir ! (Ce n’est pas une question, mais vous avez l’idée). 40 litres le sac à dos ?! Mais attend mais le boulot ? Je suis payé là-bas, alors qu’au fin fond du Cambodge, je serai pas payé !

Pause. Soufflons un coup, il nous reste 9 mois pour nous préparer. Mais quand même, tout ça fait peur. On s’accorde quelques jours pour bien confirmer l’idée.

La semaine suivante, je retourne travailler. Et là, tout apparaît comme une évidence. J’aime mon boulot et plus encore, mon lieu de travail. Mais j’ai conscience d’une chose : la routine qui s’y est installée depuis 5 ans et les irritants, trop nombreux, me poussent à bout. Ça ne pourra pas tenir 5 ans de plus, et peut être même pas 5 mois. Je m’assois à mon bureau et je réalise : j’ai en fait déjà pris ma décision. J’en parle à deux collègues immédiatement, qui se reconnaîtront, les priant de garder le secret. Toutes deux me disent de foncer.

Les neufs mois suivants passent à une vitesse folle : on lit des blogs, des témoignages, on fait des itinéraires. Au fur et à mesure, on se spécialise dans nos missions : Nolwenn, l’artiste, dessine des cartes, note des lieux, trace des itinéraires. Moi, mon appétit pour les tableurs Excel essaie de tout cadrer pour limiter les aléas.

Entre deux sessions brainstorming et stress, on l’annonce autour de nous : familles, amis, collègues, qui accueillent la nouvelle, pour la plupart, avec excitation, admiration et soutien. Tout cela nous donne confiance : on va dans la bonne direction. Que ceux qui ont récusé notre projet soient pardonnés !

Les dépenses commencent, et c’est l’aspect financier de la chose qui rend le projet tout d’un coup tout à fait réel. On achète les premiers billets d’avion, les sacs à dos, et petit à petit l’équipement. Ça y est, on part.

Et à la question « et pour combien de temps ? » la réponse est toujours là même : « un an, pour l’instant ».

Et à la question « où ça ? » : « Pérou-Bolivie-Nord de l’Argentine-Nord du Chili. Île de Pâques. On traverse le Pacifique : Nouvelle Zélande, puis Sydney. Puis l’Asie du Sud-Est, mais bon, on verra à ce moment là. »

Toute première fois, toute dernière fois

À l’excitation de la préparation du voyage s’ajoute le départ de Paris, qui occupa peut être davantage notre esprit que le voyage en soi. Il faut vider l’appartement, faire les petits travaux, résilier les abonnements, organiser le déménagement… On fait le choix de vendre la plupart de nos meubles et de garder seulement l’essentiel. Quand on prétend faire table rase de tout pour partir seulement avec des sacs de 40L seulement, le désencombrement est psychologique et matériel, et doit donc aussi avoir lieu dans l’appartement. Rapidement, notre appartement devient un genre de camping.

En parallèle, on prépare les départs de nos boulots respectifs, avec plusieurs mois d’avance. Le moyen pour nos collègues d’avoir, on l’espère, une transition fluide, mais qui n’est pas sans réencombrement de l’esprit.

Au-delà de ces aspects matériels et professionnels, il y a aussi et surtout le fait de quitter la ville qui a été la nôtre pendant plus de 10 ans pour moi, légèrement moins pour Nolwenn, et les amis que nous nous y sommes faits. On ne compte plus les déjeuners, les bières, les soirées animées toujours en bonne compagnie, et pour lesquels on vous remercie sincèrement. Car votre présence heureuse et enthousiaste à toutes et tous a constamment été un moteur de confiance pour nous.

Alors, tout devient une dernière fois, et c’est précisément dans ces moments-là qu’on réalise la chance que nous avions. On redécouvre les choses du quotidien, les gens, tout ce qu’on croyait acquis. On s’accorde des journées de touriste à Paris, où on retourne dans les lieux qui nous ont marqué ou simplement dans les plus beaux lieux de la plus belle ville du monde. On se surprend à danser sur la scène du Théâtre du Châtelet, notre théâtre de cœur où l’on a assisté aux plus grands ballets. On va voir une dernière fois Sharon Eyal et Tame Impala, un dernier tête à tête avec Mona Lisa, un dernier regard vers la nef du Grand Palais et la flèche flambant neuve de Notre Dame (vous avez la blague ?). On achète sur un coup de tête des billets pour David Guetta au Stade de France, même stade où l’on a vu les JO et d’innombrables victoires du XV de France de Rugby. On part rencontrer la Reine des Neiges à Disneyland. Une éclipse sur un pont proche du Louvre, et la vasque olympique s’élève. On fait aussi de belles premières rencontres, avec des petits humains en devenir.

Bref, à l’heure où tout a un goût de dernière fois, on sent alors une pointe de première fois. La fin d’une ère certes, le début d’une grande aventure.

Évidemment, l’émotion ultime de ce moment de préparation au départ, cela a été de rendre les clefs de l’appartement. Trier, ranger, mettre en cartons nos vies, fermer le camion puis fermer l’appartement. L’appartement qui a vu nos joies, nos inquiétudes, nos rêves, nos tristesses. Tout est là, dans les cartons : nos vies sont rangées, comme en pause pour quelques mois. Au pied de l’immeuble, on rend les clefs. On sait que dans quelques instants, on tournera la page et un nouveau chapitre débutera. Le compte à rebours est lancé : nous sommes à 3 semaines du départ.

On jette un dernier regard embué d’adieu à ce qui a été notre vie, Nolwenn démarre l’énorme Renault Master. On ne se retourne plus : direction la Bretagne. Sur l’autoroute, j’ose un dernier coup d’œil par la fenêtre et j’aperçois la Tour Eiffel. Je souris, sèche cette ultime larme, et regarde droit devant. On ne fera pas demi tour.

Traverser la France et s’envoler

Libérés du poids de nos affaires, les trois dernières semaines sont consacrées aux derniers préparatifs : finir l’achat du matériel et le gros de l’itinéraire. Il nous sera impossible (et nous ne voulons pas) de tout planifier à l’avance. Néanmoins, les européens que nous sommes, habitués aux vacances courtes et à notre petit confort, ont besoin de cadrer un certains nombre de choses avant le départ. 

Surtout, ces trois dernières semaines sont consacrées à nos familles, de la Bretagne au Var. Loin du tumulte habituel de nos vacances, on décide de prendre le temps, de profiter de chacun. Il nous fallait au moins ça pour nous préparer à la distance qui nous séparera dont on sait tous deux, d’expérience, qu’elle est toujours la partie la plus difficile d’un long voyage.

Alors, après des repas fastueux chez nos grands-parents, des soirées arrosées à la liqueur de cassis bourguignon, au pastis breton ou à la Pietra, des après-midi de chasse au trésor entre cousins, des goûters de crêpes sucrées face à la collégiale de Guérande suivis de parties de fléchettes, des excursions à trois dans le Kangoo-tout-terrain de seulement deux places, après avoir surveillé la cheville de grand-mère avec le céleste Boss, il nous fallait réaliser la dernière et tant redoutée épreuve.

On a embrassé chacun d’entre vous, retenus, parfois non, quelques larmes encore. Puis à 6h, un 3 septembre 2026, 8 mois après la signature d’un pacte griffonné sur le petit carnet que j’avais dans la poche, on a pris la route. Par la fenêtre de la voiture, c’est mon village natal qui s’éloigne. Même si l’émotion me submerge, je sais d’expérience que c’est toujours ici, par tous les chemins, que je reviens.

A Nice, après des embrassades chaleureuses, devant le portique, il ne faut plus se retourner. La carte d’embarquement indique Lima, on y est.


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Un commentaire sur « Le pacte »

  1. Merci pour ce beau premier article qui retrace vos derniers mois 🤍 on retrouve bien à travers tes mots le difficile équilibre à trouver entre le besoin de partir, les joies qui vont découler du voyage, la peur de l’inconnu et le manque de ce que vous laissez pour quelques mois :) j’ai lu votre article à Albane elle a adoré !

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